Et si le meurtrier n’était pas celui auquel on pense ???

La plupart des pays africains font face à l’épidémie de Corona Virus en s’appuyant sur le minimum de recul et d’expérience des pays précédemment touchés par l’épidémie.  Des efforts importants sont faits pour accélérer le dépistage notamment des cas les plus exposés ayant voyagé, tout en préparant la prise en charge

 

Le système de santé africain et Malgache largement sous financé n’est pas en mesure de faire face à l’émergence massive de cas graves, aussi le seul salut repose sur l’évitement de la propagation et son corolaire, une prise en charge très précoce.

Aussi aux mesures de confinement des cas précocement dépistés doivent s’ajouter des mesures limitant l’éventuelle propagation en population générale. Mais les mesures d’évitement sociales sont difficiles et douloureuses à mettre en place car le risque d’explosion sociale est majeur

Dans les grandes villes le confinement est impossible pour environ 80 % des habitants qui vivent au jour le jour d’un travail informel et dont le maigre revenu du jour permet de nourrir la famille, sans réserve pour le lendemain. Accepter le confinement condamne à ne pas manger car seul le travail peut nourrir. Les mesures de restriction de circulation et de désengorgement des marchés ont généré des pertes d’emploi immédiats pour les chauffeurs et aide chauffeurs et des marchands habituellement présents sur les trottoirs, qui pour vendre un beignet, qui trois tomates ou vendre deux minutes de communication téléphonique à quelqu’un d’aussi précaire que lui.

A Madagascar et il faut le saluer, l’état et la mairie de la capitale ont pris la mesure de cette situation et ont commencé à délivrer des aides financières, des paniers repas pour les petits emplois perdus, des subventions des PPN ciblées vers les plus pauvres. Mais il est difficile de toucher le secteur informel.   Des associations prennent aussi le relais en distribuant des vivres et des habits. Les responsables de quartiers ont dû cibler les bénéficiaires mais l’affluence a été telle, que les files d’attente de plusieurs milliers de personnes faisant trois heures de queue pour économiser quelques centimes d’euros sur un kilo de riz ont conduits à une hyper promiscuité sur les trottoirs… Mais comment le reprocher aux organisateurs, comment empêcher ces milliers de nécessiteux de chercher à se nourrir

Toutes ces initiatives ont un coût énorme et ne pourront durer.  L’équilibre social est donc précaire. Des tireurs de pousse-pousse de Tamatave qui travaillent sans relâche pour gagner quelques euros   par jour, privés de ressources, ont organisé des manifestations. Le risque d’embrasement doit être considéré de même que le risque de pillages organisés d’entrepôts sur la simple rumeur qu’une cargaison de riz peut y être stockée.

Pour maintenir cet équilibre fragile les appels aux dons se multiplie tant au bénéfice de l’institution qui affiche la transparence de ses actions que des associations qui se mobilisent.

Mais les besoins ne s’arrêtent pas là. Les centres de soins que nous appuyons hébergent des malades chroniques pour des soins qui s’inscrivent dans la durée. Ils sont contraints de s’isoler et d’accueillir aussi les malades en ambulatoires soignés au quotidien. Du coup leur charge nutritionnelle est quasiment doublée. Nous nous devons aussi de les aider, car stratégiquement nous les avons conseillés sur cette stratégie d’isolement des malades   fragilisés et à l’immunité faible.  On sait avec le recul, que si la lèpre a disparu en Europe au moyen âge, c’est probablement parce que ces malades fragilisés ont été les premiers emportés par les épidémies mortelles de l’époque….

Ne pas les garder dans les centres c’est aussi rompre avec des traitements quotidiens spécialisés indispensables ou risquer de laisser circuler le virus…

Dans la lutte contre la lèpre outre les difficultés logistiques liées aux restrictions de déplacement nous sommes aussi contraints de réduire nos stratégies de dépistage dermatologique avancé, car les regroupements de population sont impossibles. Nous devrons donc réviser nos stratégies, nous attendre à des retards de dépistage. Nous devrons multiplier les missions sur des plus petites cibles, ceci engendrera des coûts plus élevés.

Parfois ce sont des perceptions des populations qui génèrent des blocages. Ainsi dans une région indemne de virus pour le moment, le dépistage actif porte à porte   a dû être suspendu car pour les populations, les personnels de santé sont considérés comme des vecteurs du virus, ceci avait déjà été constaté après les épidémies de rougeole. Il faudra donc s’adapter, éduquer, concilier, voir renoncer malgré les coûts engagés.

On voit que tous types de comportements peuvent avoir des conséquences sur la santé. A titre d’exemple en Afrique et à Madagascar on a aussi vu les ruées sur les pharmacies dès qu’une rumeur se propage sur un médicament miracle (Chloroquine) laissant pour seul choix aux pauvres de se rabattre sur les médicaments de la rues, trafiqués et contrefaits.

L’engorgement des pharmacies au plus fort de la rumeur a provoqué des queues de plusieurs heures.   Du fait de l’engorgement panique des pharmacies, les familles ne pouvaient se procurer des médicaments essentiels pour la survie d’un patient à l’hôpital, ce qui différait l’acte d’urgence et la prise en charge du malade. Ceci a créé quelques drames aux urgences médicales.

On voit donc que les risques de déstabilisation sont multiple. Outre les exemples décrit plus haut il faut comprendre que :

Pour les familles pauvres, les mesures d’hygiènes sont aussi très difficiles à respecter, du fait de faible accès à l’eau et aux savons au quotidien

L’appauvrissement des populations joue dès le premier jour sur les capacités nutritionnelles, et à très court terme et va pénaliser la demande de soin et l’éducation des enfants.

Pour les gouvernements les efforts faits en faveurs des plus démunis vont peser lourdement dans les budgets, les dettes d’état vont augmenter et aggraver le sous financement de secteurs dont la santé et l’éducation.

Aussi, ne pas appuyer les populations en « mesures d’évitement social » c’est risquer à très court terme des émeutes et manifestations qui vont déstabiliser les pays. Les appels à la générosité pour pérenniser les actions sont quotidiens et les associations ont un rôle à jouer en lien avec les actions publiques.

Les moyennes entreprises notamment les zones franches textiles qui font vivre les plus pauvres sont mises à mal et si elles ferment des milliers de travailleurs déjà précaires seront à la rue alors qu’ils constituent déjà des franges très pauvres de la population.

On peut aussi s’attendre à des exodes des grandes villes vers des campagnes ce qui va contribuer à vider les greniers des paysans

Le sacrifice du confinement (du moins des mesures) pour sauver des vies va accroitre considérablement la pauvreté. Il n’existe aucun filet de sécurité (états endettés   et les familles n’ont aucune réserve et chômage et protection sociale n’existent pas).

Les prix des produits de première nécessité ne cessent d’augmenter conduisant les gouvernements à tenter d’éteindre l’incendie mais sans pouvoir s’inscrire dans la durée.

Les dépenses de santé consacrées au Corona Virus vont peser très lourds dans les budgets et les investissements dans le secteur risquent de chuter. La dépendance vis-à-vis de l’extérieur va encore augmenter à un moment où les pays dits riches consacreront leurs efforts à financer les mesures qu’ils ont prises pendant la crise chez eux

La pauvreté va pousser plus de gens vers la petite délinquance générant une insécurité défavorable à la reprise.

Si la maladie progresse dans les populations clairement ce seront donc les plus pauvres qui seront les plus touchés car plus exposés et inaptes au travail à distance, et ne pouvant s’absenter des endroits où ils survivent. Outre le fait que la contamination sera ensuite plus rapide chez eux, la malnutrition chronique risque d’être un facteur aggravant une immunité mise à mal. Ensuite et ils ne disposeront d’aucune ressource pour faire face à un ralentissement de l’économie.

Pour éviter cette catastrophe il ne reste que deux possibilité ;

  • La première c’est une accélération de la solidarité et un accroissement des dons pour lutter contre la pauvreté et renforcer les systèmes de santé
  • Espérer que, par miracle, les conditions climatiques notamment en Afrique de l’ouest (approche d’une saison chaude et humide), aient un impact sur la propagation de ce qu’on appelait encore il y a peu qu’une simple « grippette ».

Cette deuxième hypothèse n’étant rien d’autre qu’un vœux et un espoir, ne reposant sur aucune réalité scientifique ; seule la première solution est envisageable faute de quoi si par bonheur on échappe à un désastre sanitaire on risque à court terme de courir vers une catastrophe sociale. La pauvreté tuera bien plus que le virus.

  • Dr P-Y Thiébault Président de la fondation Raoul Follereau, Vice-président Fondation Médicale Adlucem Cameroun
  •  Dr Bertrand Cauchoix médecin référent FRF Madagascar.

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