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Dr Louis-Paul AUJOULAT

Son héritage immense et si diversifié reflète à souhait la personnalité exceptionnelle et si active que fut le Dr Louis-Paul AUJOULAT. Toute sa vie durant et jusqu’à son dernier souffle, il a mené de nombreuses activités, orientées vers la personne humaine empêtrée dans des besoins sous différents aspects, soulignait de son vivant le Dr Simon Pierre TSOUNGUI, qui lui a succédé en 1973, à la tête de la Fondation médicale Ad Lucem du Cameroun en Afrique centrale.

 

        

Quoique des décennies après, le Pr Marc GENTILINI, éminent membre de l’Académie française de médecine exprime un regret : « Moi je m’étonne du fait qu’on ne l’a pas pensé plutôt. On aurait dû faire ressusciter la mémoire de Louis-Paul AUJOULAT beaucoup plus tôt. Il a réussi et on a laissé tomber son œuvre, pendant des décennies. Elle ne méritait pas ce traitement. Aujourd’hui, à Lille, on reprend le flambeau, on remobilise pour pérenniser l’œuvre de Louis- Paul AUJOULAT », disons pour le plus grand bien de l’humanité. Le Pr GENTILINI qui a connu Louis-Paul AUJOULAT de son vivant s’est ainsi exprimé lors de la tenue à Lille en septembre 2017, du Forum des partenaires de la Falc organisé sous le thème, « S’engager pour l’œuvre du  Dr Louis-Paul AUJOULAT ».

         De par ses œuvres, le Dr Louis-Paul AUJOULAT a légué à l’humanité un immense héritage diversifié, à travers ses multiples fonctions : médecin animé d’une conception de la santé imprégnée de la vision chrétienne de l’homme ; homme politique qui a bâti une carrière historique menée en Afrique depuis le Cameroun dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale de 1945 ;  membre du Conseil de l’ordre, député, président de l’Association territoriale du Cameroun, secrétaire d’Etat à la France d’Outre-mer le 28 octobre 1949 ; secrétaire d’Etat dans sept gouvernements successifs, de juin 1950 à janvier 1953 ; ministre de la Santé publique et du Travail dans les gouvernements de Pierre Mendès France (1954-1955), initiateur du célèbre Code du travail outre-mer (1952),  et conseiller au ministre de la Santé dans le gouvernement du général Charles de Gaulle dès 1958.

        

De gauche à droite, en 2ème position, Dr Sébastien ABOSSOLO ayant servi à Ad lucem Efok (1961-1969), 4ème position, Dr Louis-Paul AUJOULAT.

L’autre pan de l’héritage du Dr AUJOULAT, c’est aussi des contributions novatrices qu’il a apportées au sein des organisations internationales à l’instar de l’Union Internationale d’Education pour la Santé (ELEP), l’Association Raoul FOLLEREAU, « Médicus  Mundi », l’UNICEF, l’OMS, en ce qui concerne particulièrement la promotion des « soins de santé primaire ». Pour l’histoire, il faudrait le souligner, le Dr AUJOULAT a lutté avec acharnement pour que la priorité soit accordée à la médecine préventive dans les politiques de santé du tiers-monde, avec un accent sur l’assainissement du milieu et la formation des agents de santé polyvalents. Il fait partie des initiateurs de la Déclaration d’Almata de 1978, sur « les soins de santé primaire ».

Fils d’un instituteur, Louis-Paul AUJOULAT est né à Saïda, près d'Oran, en Algérie, le 28 août 1910 et mort en décembre 1973 en France, des suites d’un accident cardiaque. AUJOULAT est un Français d'Afrique, un « pied noir », « un Arki ».  Il fit ses études au collège de ·Sidi-bei-Abbès où il a obtenu un baccalauréat latin sciences philosophie à Alger en 1927.

Au départ, Louis-Paul AUJOULAT veut être avocat. Il change de vocation en se rendant à Alger pour son inscription à la faculté de droit, à la suite d’une rencontre fortuite avec un médecin de famille. A 17 ans, le futur Dr AUJOULAT débarque en France. Il s’inscrit à la Faculté Catholique de Médecine de Lille, la seule qui existait à l’Hexagone à l’époque et qui était rattachée à l'Université de Nancy pour les examens. Six ans plus tard, il décroche son diplôme de docteur en médecine à vingt-trois ans, devenant à l’époque, le plus jeune médecin de France.

Pendant ses premières années de faculté, il se lance à fond dans « l’Action catholique ». AUJOULAT écrit dans les revues de « la Catho », milite à la « Jeunesse Estudiantine Chrétienne » (J.E.C.). Puis, en 1931, crée successivement le « Cercle Saint Thomas » et la « Ligue Missionnaire des Etudiants de France » (LMEF) et enfin « Ad Lucem » en 1932. Aujoulat a tant rêvé d’un monde sans frontières réunissant des humains vivant à l’unisson, comme tous les militants enflammés du laïcat missionnaire des années 1927 et de l’Union Fraternelle entre les Races (U.F.E.R.) de 1932.

Cette intense activité associative engagée depuis les bancs de Lille se poursuivra tout au long de son existence, bâtissant un terreau des plus fertiles et particulièrement florissant en Afrique. Aux yeux des populations du continent noir et bien d’autres personnes averties, le Dr Louis Paul AUJOULAT est devenu tout simplement « l’Africain » qui s’est engagé sans compter pour le mieux-être de l’humain.

 Exprimant leur profonde reconnaissance, des frères et des amis du monde ont érigé une stèle en la mémoire de Louis-Paul AUJOULAT en y gravant « l’Africain », son nom et sa citoyenneté de cœur pour laquelle il a milité tout au long de sa vie d’étudiant, de médecin et d’homme politique. C’était le 26 avril 1978, devant le centre Gaston MURAZ de Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso en Afrique de l’Ouest. Auparavant, en novembre 1975, fut créée une « Association internationale des amis du Dr AUJOULAT ».

 

Lille, berceau d’Ad Lucem

 Le mouvement Ad Lucem (Laïcat d’action catholique et missionnaire) est né à Lille sous l’égide de Mgr Liénart et déclaré au journal officiel français du 23 juin 1932. Il est présenté dans ses Statuts, comme une « Association Auxiliaire d’Action catholique pour la Chrétienté Universelle ». Son sigle résume d'ailleurs parfaitement sa définition : Association de Laïcs Universitaires Catholiques et Missionnaires.

 Les Statuts de l’association prévoyaient un Conseil d'Administration de 15 à 25 membres, élus pour six ans par l'Assemblée Générale. Au nombre des premiers Administrateurs, figuraient des hommes tels que le philosophe Jacques   MARITAIN et Etienne GILSON.

 Le comité d'honneur comptait des noms de certains des meilleurs penseurs catholiques de l’époque, à l’instar de Louis MASSIGNON, Professeur au Collège de France, de Robert GARRIC, Directeur de la « Nouvelle revue des Jeunes », du Professeur GARRIGOU LAGRANGE de l'université de Bordeaux. Le Dr AUJOULAT, quand il évoquait les pensées dont l’influence avait décidé de jeunes étudiants à mettre leur vie au service des missions, citait volontiers sa Sainteté, le Pape Pie XI, le Père Charles FOUCAULT et Saint François Xavier. Aussi, dès sa naissance, Ad Lucem eut le privilège d’obtenir des encouragements et de bénéficier des conseils d'hommes d’influence.

 En 1934, deux premiers laïcs missionnaires d’Ad Lucem s'en allèrent exercer à l'étranger.  Ce furent une infirmière, Emma PAYELLEVILLE au Sénégal, et un médecin, le Dr Yvette TIPHAGNE en Inde.

 Le voyage au Cameroun et au Gabon

             Des événements catalyseurs, tels des enzymes qui favorisent les réactions chimiques de la digestion, ont façonné l’œuvre du Dr AUJOULAT. Figurent en bonne place, d’après des témoignages concordants, l’Exposition coloniale organisée à Vincennes en France en 1931, dans la région parisienne, le témoignage sur la vie du Dr SCHWEITZER au Gabon dans la petite localité de Lambaréné située en pleine forêt, tout comme le film de Wilbois sur le Cameroun, la lecture de l’ouvrage « A l’orée de la forêt » et pour couronner le tout, un appel formulé par l’épiscopat camerounais qui était à la recherche des missionnaires en vue d’animer divers secteurs d’activités. 

  Aussi, le Dr AUJOULAT décide d'effectuer une mission au Cameroun et au Gabon durant ses vacances de Juillet 1935. Ce voyage s’inscrit en droite ligne avec l’un des principes appliqués par les membres de l’association, « Jeunesse Estudiantine Chrétienne » en l’occurrence, « voir, juger, agir ». Car étudiant, Louis-Paul AUJOULAT fut un membre très actif de la J.E.C.

 Après des escales en Côte d'Ivoire et au Dahomey, il débarque à Douala où les missionnaires l'accueillent avec chaleur. Au cours de son premier séjour au Cameroun, il apprend la langue éwondo, parlée par une partie des populations de la région du Centre, repère des plantes et des fruits qui pourraient pallier au manque de certains médicaments, puis expérimente son métier de médecin. Pendant ce séjour, Il y fit la connaissance du jeune prêtre Jean ZOA, futur archevêque de Yaoundé. Il visite également les alentours du village d’Efok qui deviendra plus tard le berceau de la Fondation Médicale Ad Lucem au Cameroun. 

     Une fois son séjour camerounais effectué, il poursuivit son voyage vers le Gabon avec pour destination, le village de Lambarené où le docteur SCHWEITZER ne ménage ni sa volonté, ni son courage, pour venir à bout des maladies qui ravagent les populations locales déshéritées.

 Un héritage prospère

       De retour en France, le Dr Aujoulat tire les leçons de son long voyage : il décide de s’installer non pas au Gabon, mais au Cameroun. Aussi, à la fin de décembre 1935, AUJOULAT mit au point son projet de création d’une fondation médicale au Cameroun. Le 9 mai 1936, il épouse à 26 ans Marguerite CATINO âgée elle de 19 ans.

 Puis, en septembre 1936, il entame avec sa nouvelle épouse le voyage pour le Cameroun en compagnie de deux autres missionnaires Ad Lucem, le Dr GAUBERT et son épouse. Les deux couples arrivent à la mission catholique d’Ovan à 30 kilomètres de Yaoundé le 27 octobre 1936. Mais en janvier 1937, le couple AUJOULAT part d’Ovan et s’installe définitivement au village d’Efok. Le jeune docteur plongeant la main à la pâte, engage immédiatement avec détermination, la mise en œuvre de la Fondation Médicale Ad Lucem au Cameroun. Il fonde des dispensaires à Efok, Tala, Mvolyé, Makak. Il soutient la création d’une école normale catholique à Makak en 1944, et un secrétariat social à Douala. La Deuxième Guerre mondiale, malheureusement, imposera un temps d’arrêt momentané à ce processus.

          A la fin de la guerre, les activités ont repris leur cours normal avec la création notamment des structures sanitaires de Banka-Bafang en 1947, de Bandjoun en 1957 de Banganté en 1958, de Mbouda en 1959.  Il faut attendre l’année 1961 soit vingt-cinq ans après, pour assister avec émotion au départ du Dr Louis-Paul AUJOULAT de la direction générale d’« Ad Lucem ». Justifiant ce départ, il relève que les besoins nouveaux exigent des structures nouvelles : « Il faut admettre les limites du don de soi, rechercher la charité clairvoyante plus que les techniques ».

          Pour son œuvre médicale, le Dr AUJOULAT a passé le témoin à ses amis camerounais. Son héritage prospère des décennies après, grâce à la foi, l’engagement et les compétences de femmes et d’hommes héritiers, parfois sans le savoir, de l’esprit du laïcat missionnaire qui prône notamment l’utilisation pour le grand bien de l’humain, des compétences professionnelles, afin de « soulager, guérir et libérer de la souffrance et de la peur ».

Emmanuel Mba Ngono